Matt Ruff: Jane of Dark


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Bad Monkeys’ est le quatrième roman de Matt Ruff, et son troisième traduit en français. Enfermée dans une pièce blanche, face à un psychiatre, Jane Charlotte vient de tuer un homme. Un ‘méchant’. Mais les choses se compliquent sensiblement dès lors qu’elle raconte son histoire de l’Organisation, un groupe organisé dont le but est l’éradication de ces fameux méchants, baptisés ‘Bad Monkeys’, les vilains singes, solitaires ou regroupés dans une fédération de la nuisance nommée la Troupe. Jane Charlotte est une droguée, schizophrène et paranoïaque aux yeux de tous, séparé de sa mère par décision de justice. Son frère Phil, fut lui même kidnappé des années auparavant, et l’Organisation voudrait bien mettre la main dessus, pour des raisons que Jane ignore tout d’abord. Mais, par le biais du panoptique, des Clowns Effrayants,des tueurs chimiques, de la réalité parallèle et des illusions de meurtres qui l’envahissent, Jane, constamment testée, toujours entre deux mondes, pénètre dans un monde en folie: est ce le sien ou juste son imagination hallucinée, ou encore une réalité sinistre et bien plus complexe ? La paranoïa serait elle, après tout, une forme de clairvoyance ? On peut parfaitement, en étant éveillé, vivre les plus affreux cauchemars. Attention à garder les yeux ouverts!


-Comment êtes vous venu à l’écriture?

-MR: J’ai en fait décidé de devenir écrivain quand j’avais cinq ans, et tout y a contribué depuis. Je suppose donc que c’était que  j’étais destiné à le faire! J’écrivais toujours des romans, pour d’obscures raisons. Quand j’étais très jeune, j’écrivais à la manière des soaps, continuant l’histoire jusqu’à plus soif, jusqu’à ce que j’en sois fatigué, et alors, j’en commençais une autre. Par la suite, je me suis davantage organisé, et je suis allé à l’université, où, étudiant l’anglais, j’ai développé un intérêt encore plus grandissant pour l’écriture. Un de mes professeurs fut Alison Lurie, qui avait décroché le prix Pulitzer. Elle m’a présenté à son agent, qui a vendu mon premier livre, ‘Fool on the hill’, peu de temps après mon diplôme, me donnant ainsi la possibilité d’écrire toute ma vie! A posteriori, tout cela était totalement imprévu, les gens arrivant à vivre de leur écriture étant très rares, et je me sens chanceux.


-Quels furent vos auteurs d’influence auparavant?

-MR: En termes d’influence sur mon écriture, je citerais Ray Bradbury quand j’étais plus jeune, mais aussi Stephen King, qui a également été une énorme influence. Plus récemment, Mark Halperin, John Crowley, Richard Price, d’autres encore, mais je pense que le fait d’écrire des histoires a toujours été ancré en moi, même si certaines personnes ont pu influencer mon style au cours des années.


-On pense souvent, en vous lisant, à Philip K. Dick…

MR: C’est drôle : j’apprécie vraiment son style narrative, j’aime les histoires qu’il écrit, mais je crois que je préfère les choses plus logiques. Il a écrit quelques uns de ses romans dans une
telle hâte que j’ai souvent pensé qu’ils avaient un fond de logique en arrière plan. J’aime les histoires qui me font penser plus loin que la simple lecture, je préfère vraiment celles qui me font me demander qu’il existe une réponse quelque part, mais si je ne sais pas ce que c’est, et parfois ça marche, le sens nous apparaît.


-Qui est ce Phil à qui le livre est dédié?

-MR: C’est un peu ambigu: je pensais bien sûr à Philip K. Dick, mais il se pourrait très bien que ce soit également le frère de Jane.


-Comment vous est venue l’idée de ‘Bad Monkeys’?

MR: On peut trouver certaines origines étranges pour mon livre, mais tout a en fait démarré avec son titre: Il y a cette série à la télé, ‘South Park’ et, au cours de la troisième saison, il y a un épisode où les gamins vont dans la rainforest au Costa Rica. A moment donné, Kenny voit un singe armé d’un bâton et criant ‘bad monkey!’. J’ai du coup pensé que ce serait le titre parfait pour un roman, même si je n’avais aucune idée de quoi il pourrait bien parler. Ensuite, j’ai lu le livre de David Simon, ‘Homicides’, un ouvrage de non fiction parlant de ses années passées au sein de la police de Baltimore. Le fait de décrire une procédure de police appelée ‘Bad Monkeys’. Une version de l’histoire suivait la trame très réaliste d’une intrigue policière, un shérif confronté à des crimes particulièrement affreux, ‘bad monkeys’ étant un terme d’argot désignant les auteurs des faits. Et il en avait une autre, davantage science fiction, au sein d’une section de la police dans le futur, et là, ‘Bad monkeys’ était le surnom de la section s’occupant des crimes commis par les ordinateurs. Le style science fiction ne colle pas à ce que j’écris, mais j’aimais bien l’idée de ces surnoms. Donc, à moment donné, j’ai mixé ces deux versions et tenté de bâtir une société secrète contemporaine pouvant souffrir de possibles hallucinations psychotiques, ce qui m’a conduit à cette personne, dans cette pièce blanche, racontant son histoire à un psychiatre. La dernière étape fut de décider qui allait être ce narrateur, parce que tout commençait à sonner comme du Philip K. Dick ! J’ai caressé l’idée de ce gars nommé Phil mais, quand j’ai lu une biographie de Philip K. Dick, j’ai découvert qu’il avait eu une soeur jumelle, prénommée Jane Charlotte, morte dans sa petite enfance. Il en a été hanté, apparemment, durant sa vie entière. Il s’inventait même des camarades de jeu, des substituts à cette sœur enfuie, et, dans ses romans, on trouve quantité de référence à Jane. Quand j’ai réalisé que je pouvais avoir une protagoniste nommée Jane Charlotte, avec un frère du nom de Phil, tout s’est mis en place.


-Qu’est ce qui vous a le plus intéressé dans le personnage de Jane Charlotte?

-MR: Ce que j’aime chez Jane, je pense, c’est sa capacité à confesser pratiquement n’importe quel crime, quelque horrible qu’il soit, et malgré tout on ne peut s’empêcher de la trouver sympathique. Tandis que je poursuivais l’écriture, je me demandais si ça marcherait, si les gens l’aimeraient toujours. Le point crucial était la malfaisance et, quand elle parlait des sales types, je me demandais si ça marcherait quand même. C’est alors que je me suis rendu compte que Jane pouvait confesser n’importe quel crime et s’en sortir. C’est surtout ce que j’aime chez elle, le fait qu’elle repousse toujours les limites.


-Les méchants, dans les livres ou les films, sont souvent les personnages les plus intéressants?

-MR: Oh oui, certainement et, manifestement, l’une des intentions de ce livre est de la transformer en quelqu’un de bon, en dépit de tout ce qu’elle peut raconter. Mais ça aussi faisait partie du fun à écrire ce livre. Vraiment, la fin ne devrait pas être une surprise, parce qu’elle a dit, depuis le début, qu’elle est une mauvaise graine. Mais, à cause de son grand charisme, on a envie de lui accorder le bénéfice du doute, malgré tout ce qu’elle peut faire. Tout est donc devenu plus ‘amusant’, partant de là.


-Jane est elle vraiment, à votre avis, paranoïaque, schizophrène, ou plus simplement quelqu’un que l’on ne croit jamais ou que l’on ne veut pas écouter?

-MR: Certainement, c’est l’idée, au delà de l’Organisation, si tu découvres quelque chose, personne ne te croira, mais une part du jeu pour Jane, dans sa façon de parler, est d’être capable de dire des choses incroyables : elle peut donc confesser n’importe quoi, vrai ou faux, parce que personne ne la prendra au sérieux.

-Petit à petit, le psychiatre disparaît de l’histoire, et l’on oublie presque que Jane est en train de parler à quelqu’un…

-MR: Eh bien, le rôle de Jane est de raconter son histoire, et elle se fiche de savoir à qui.


-Si vous le pouviez, pourriez vous faire de même et éliminer les ‘méchants’, lorsque la justice ne fait pas son travail, les victimes étant souvent considérées comme des coupables?

-MR: Non, je ne pense pas vouloir de cette responsabilité!


-Elle sait que personne ne la croit, et donc elle continue…L’usage du panoptique dans cette histoire une façon d’exprimer le manque de liberté actuel, la sensation d’être tout le temps observe, comme c’est son rôle dans les prisons?

-MR: Oui, c’est de là que vient le terme. L’histoire possède certainement des résonances avec les inquiétudes d’aujourd’hui à propos de la surveillance, mais il s’agit moins de délivrer un message spécifique sur ce sujet, ce qui est vraiment dans l’air du temps. Manifestement, avec Jane, c’est une sorte de jeu, dans le sens qu’elle est folle, paranoïaque, parce que c’est sans doute la façon dont une personne paranoïaque réagirait aujourd’hui. Ca soulève également des questions intéressantes à propos de comment dénicher le Mal, mais il y a également, à ce niveau là, beaucoup de soucis à se faire…


-C’est un piège.

-MR: Oui, un piège, de plusieurs façons: d’abord, manifestement, l’usage en est abusif de la part de certaines personnes mal intentionnées, mais l’autre chose intéressante est que c’est aussi un piège pour des gens voulant faire le bien, parce que, une fois que l’on sait quelque chose, on est en quelque sorte obligé de décider quoi faire et ne pas faire à ce sujet. Si l’on ne peut vas heurter les gens, c’est comme de fouiller dans un sac et y trouver quelque chose de suspicieux, et l’on doit alors décider si l’on veut chercher plus loin. Quelquefois, c’est plus facile d’en savoir moins, parce que l’on n’est pas forcé de prendre une décision ! Ne vais-je rien dire et prendre le risque que cette personne fasse quelque chose d’horrible, où bien prendrais je le risque de blesser quelqu’un qui n’est pas dangereux pour l’instant, dans le but de l’empêcher de faire quelque chose ?


-Cette histoire est elle une façon de dire que le bien n’est pas toujours bien, et que le mal n’est pas si affreux parfois, en opposition?

-MR: Je crois tout à fait en le bien et le mal mais oui, je crois aussi que tout cela peut vraiment porter à confusion et qu’il est très facile de franchir certaines limites. Je pense que, pour maintenir une sorte de pureté, on doit être naturel envers certaines choses, mais la vie ne nous le permet pas. Il est donc plus facile d’être carrément tourné vers le mal que vers le bien, je crois !


-A propos du mal, pensez vous, comme certains l’affirment, que certains l’ont en eux à la naissance, ou bien que leur environnement et leur histoire personnelle les poussent dans cette direction?

-MR: Non, je pense que c’est à nous de faire la part des choses. Quand Jane se définit comme une ‘mauvaise graine’, d’une certaine façon, elle ne s’en sert pas comme d’une excuse. Mais, à la fin, si c’était de naissance, on ne serait pas responsables, ce qui n’est pas vrai dans beaucoup de cas. Je pense que c’est une bonne excuse pour certains, et parfois même un titre de gloire.


-‘Bad monkeys’, d’une certaine façon, est sociale et politique: pensez vous que l’écrivain ait un rôle social, dans le sens d’information, en racontant des histoires qui font réfléchir les gens?

-MR: A mes yeux, pour commencer, la chose primordiale est de raconteur une bonne histoire mais, en même temps, c’est moins le fait d’avoir un message social ou politique ou trouver un écho avec des problèmes actuels. J’ai appris très tôt que si tu tentes d’introduire un message dans ton histoire, les gens vont l’interpréter d’un million de façons différentes. C’est donc très difficile de laisser les gens errer comme ça, et c’est aussi moins intéressant. Ce que j’essaie de faire est raconter une histoire mais, en même temps, y apporter quelques diversions philosophiques, en quelque sorte, des pensées et des idées, mais je ne veux pas diriger les gens vers une conclusion trop directe.


-Non, mais simplement pour les faire penser un peu plus loin, ce qui était un des buts de Philip K.Dick les choses ne sont pas forcément ce qu’elles semblent être de prime abord?

-MR: Oui, tout à fait, cette histoire est nourrie de ça.


-Vous semblez féru de musique: quels sont vos goûts en la matière, et les chanteuses que vous appréciez ont elles des correspondances avec Jane?

-MR: Non, J’ai toujours aimé les chanteuses, de toutes façons, mais c’est vrai que ça lui colle bien, c’est le genre de musique ‘féminine’ qui était parfaite à entendre quand je bossais sur Jane ! Tu as vu que j’avais un goût particulier pour les chanteuses en colère, comme Liz Phair, Avril Lavigne, Evanescence, mais j’aime aussi David Bowie, entre autres choses. Par exemple, ces temps ci, j’écoute pas mal le dernier album de Green Day.


-La musique vous aide-t-elle à écrire, à créer un paysage particulier?

-MR: Oui, j’ai tendance à en écouter lorsque j’écrit. Parfois, j’essaie d’arriver à quelque chose et c’est impossible avec ces mots chantés en arrière plan, mais en général, c’est plutôt cool.


-Vous avez écrit quatre romans, dont trois publiés en France: ils semblent tous partager cette préoccupation du personage principal dont plusieurs voix ‘partagent la tête’…

-MR: Mon second livre publié ici (titre?) fut à l’origine inspiré par quelqu’un que je connaissais et qui était comme ça. Ce fut alors une façon d’explorer d’une façon différente la personnalité d’un ami ayant une vie très différente tout en étant quelqu’un de très sympathique. Ce fut une expérience totalement nouvelle pour moi, dans la façon dont je suis parvenu à faire ce livre là.

-Avez vous un nouveau livre en cours d’écriture?

-MR: je travaille sur un nouveau, mais je ne suis pas encore prêt à en parler, parce que j’ai juste commencer à bosser dessus.


Propos recueillis à Paris, le 28 janvier à Paris, par Jean Paul Coillard.


Merci à Marie Laure, de 10/18.





 




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