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-Ton père était, et ta mère, ainsi que ta soeur aînée, sont
travailleurs sociaux: est ce cela qui t’a amené à choisir le punk rock comme
premier moyen d’expression, étant plus au fait des réalités sociales et
politiques, et ne recherchant pas le plaisir et la gloire avant tout?
-JG: En fait, en temps normal, les groupes punks possèdent
cette sorte de conscience sociale. Mais mon premier groupe, The Mullets, n’en
avait pas tant que ça. Je suis absolument fier de venir d’une famille de
travailleurs sociaux, de ces gens consacrant leur vie à aider ceux qui
souffrent, et Dieu sait que ma famille en fait partie, et je les adore pour ça.
Mais, avec mon groupe, nous avions plus en tête de prendre du bon temps. Le
sujet le plus sérieux que nous ayons abordé était les angoisses adolescentes.
La plupart de nos morceaux étaient des sortes d’odes aux stars de sitcoms
américains comme Tony Denza, et un titre représentatif des Mullets était :
‘Elle me fait bander’! Même mon éditeur américain me dit que, à présent que je
suis un auteur, je suis également un travailleur social! Mais je ne sais pas,
je me vois davantage comme un entertainer!
-A moment donné, dans in ‘Torturez l artiste!’ Vincent déclare
que la musique l’a rendu stupide: est ce quelque chose que tu as ressenti avec
tes groupes?
-JG: Les treize premières années de ma vie, j’étais un fou
de lecture, un vrai rat de bibliothèque, véritablement accro, ce qui était une
bonne chose. Les gens que je préfère sont de ce type, mais par-dessus tout des
tarés, des freaks, comme on pourrait les appeler. J’étais un très bon élève,
mais, quand j’ai eu treize, quatorze ans, je suis tombé amoureux de la musique,
et de la guitare, et cette passion m’a consumé au point que j’en ai cessé de
lire, et je ne regrette rien de tout ça. Quand je repense à mes lectures
passées et à mes études, je crois que durant toute ma scolarité ultérieure, les
seuls livres que j’ai lus furent ‘L’attrape Coeur ‘ de Salinger, ‘Les fous du roi’ de Robert
Penn Warren, et quelques biographies. Les deux premiers étaient de bons choix,
mais, comme je l’ai dit, la musique peut te rendre stupide si tu la laisses
t’envahir, te consumer, ce que j’ai fait. Du coup, aujourd’hui, j’essaie de
partager mon temps, mon iPod est souvent à côté de moi, et j’écoute un maximum
de musique, mais je lis et j’écris aussi, tout en faisant d’autres choses à
côté.
-Aujourd’hui, apprécies tu davantage le fait d’être un
auteur plutôt qu’un musicien ou un chanteur?
-JG: Pour te donner une réponse honnête, le fait est que mon
éditeur est également musicien, et moi je suis auteur. En tant que musicien,
sur scène, tu reçois ce retour immédiat, ces applaudissements, cette réponse instantanée.
Il est vrai que l’auteur divertit les gens également, mais en privé, chez eux,
en tête à tête. Je voudrais pouvoir me glisser dans les maisons, pour voir les
gens rire à la lecture de mes livres! Bien sûr, je fais des apparitions
publiques, des séances de signature et de lecture, mais ce n’est pas la même
chose qu’un concert de rock. Je dirais que, même si la musique est plus fun, la
gratification personnelle d’avoir écrit et terminé un roman entier est énorme,
et que tu as vraiment l’impression d’avoir accompli quelque chose, au bout du
compte.
-Ressens tu toi même le besoin de souffrir pour écrire, ou
bien tous tes personnages sortent-ils de ta seule imagination, ce que je ne
crois pas. Je parle d’aujourd’hui, parce que tu devais avoir, précédemment, un
certain nombre de choses à évacuer dans ton
propre passé…
-JG: J’adore la façon dont tu énonces ça! Oui, j’ai en
quelque sorte purgé tout ça! D’autant que, quand je suis allé en Allemagne pour
mes livres, on m’a dit que, dans certains coins du pays, mon nom est synonyme
de vomir, et ça semble tout à fait approprié parce que mes livres reviennent un
peu à cela, vomir toute la peine et la souffrance accumulées. Je ne pense pas
que la souffrance soit indispensable à un auteur, mais elle procure assurément une
source d’inspiration, et j’en ai évacué une bonne partie. La chose super pour
un écrivain est que ce genre de matériel est toujours à portée de main dans
l’existence, la merde arrive toujours tôt ou tard, il suffit d’attendre ! Mais,
aujourd’hui, nous avons un démocrate aux affaires, les années Bush sont
derrière nous, et tout va bien pour moi aujourd’hui, et je pense que, peut
être, j’écrirai une comédie la prochaine fois !
-Quand j’ai lu ‘The Anomalies’, une chose m’a sauté aux
yeux, ce groupe étant comme une synthèse, dans sa composition, de certaines
peurs liées à la société américaine: le black intelligent, la pin up fausse
handicapée, batteuse et future nonne, la gamine pyromane, toujours prête aux
choses les plus folles, un dangereux Irakien, peut être gay, et cette vieille
femme punk, dingue de sexe : était-ce ton idée de réunir et mélanger tous
ces gens, ou bien présentent ils quelques similitudes avec certains membres de
tes groupes précédents ?
JG: Non, les cinq personnes dont tu parles viennent
uniquement de mon imagination, mais j’aurais adoré connaître des gens comme ça.
En vivant à Paris, tu dois probablement connaître quelques ‘anomalies
vivantes’. Mais je vis dans une petite ville américaine du middle-west, et donc
je n’en connais aucun.
-Ce doit être bien plus difficile d’être excentrique quand
tu vis dans une petite ville que dans une grande, où les gens se fichent bien
plus de ton apparence…
-JG: Si tu veux vivre comme un excentrique dans une petite
ville américaine, tu dois accepter le fait que les gens te critiquent, et
parfois te traitent plus bas que terre. Je vis dans un endroit très amical et
accueillant, aucun doute là-dessus, avec un voisinage très cool. Mais, quand
j’étais au lycée, et que j’avais une coupe de cheveux pour le moins
inhabituelle, les gens se moquaient de moi, et je devais accepter cette
situation, parce que je pénétrais dans un nouveau territoire, qui n’était pas
le mien. Comme je l’ai dit, la ville où j’habite a toujours supporté ma
carrière d’écrivain, et donc je n’en dirai jamais de mal, mais le middle-west
n’est pas très tendre avec les freaks. C’est pourquoi toutes ces grandes
métropoles, comme New York ou L.A sont comme des aimants pour les
libres-penseurs. J’aimerais bien que plus de ces libres penseurs résistent
davantage à cet ‘appel de la côte’, comme je le fais moi même! Cependant, même
dans ces petites villes, on peut trouver des poches, des nids de résistance, et
j’ai fait partie des poches. Mais, étant un grand pessimiste dans l’âme, j’ai
aussi un problème avec ça, parce que ces groupuscules contiennent des
individualités qui finissent par se ressembler les uns les autres, devenant des
non-conformistes conformes ! Ce que j’aime dans ces personnages de ‘The
Anomalies’, c’est qu’ils ont réussi à être, puis à rester différents les uns
des autres, à maintenir leur individualité dans un amalgame de non conformisme.
C’est quelque chose de pas évident à faire, et j’en suis hélas incapable !
-C’est pourquoi ce sont de véritables anomalies! Et
aujourd’hui, te sens-tu davantage dans la peau d’un auteur punk ou d’un punk
qui écrit?
-JG: Au cours des dix dernières années, mes goûts musicaux
ont tellement évolué, de par mes découvertes, que je me sentirais plutôt un
écrivain punk. Je prendrais ça comme un compliment, parce que cela signifierait
que je suis d’un genre différent, un écrivain rebelle, et j’espère que c’est le
cas! Pendant des années, que n’écoutais que Screeching Weasel, des groupes du
label Look Out records, de Berkeley, en Californie. Mais aujourd’hui, je suis
ouvert à tout plein d’autres choses, anciennes et nouvelles. Je ne veux pas
paraître snob, et c’est quelque chose qui me déplaît beaucoup chez les punks,
qui peuvent se montrer snobs et élitistes comme des pom-pom girls! Si tu
écoutes Green Day, tu n’es pas un punk, pour les élitistes! Mais un punk n’est
il pas supposé être libre, et donc d’écouter ce qui lui plaît?
-A propos de la Nouvelle Renaissance,
que penses tu de tous ces nouveaux groupes punk de MTV, posant autour de
piscines en compagnie de pin-up en bikini: n’est ce pas une illustration de
l’effondrement de l’idée même de Nouvelle Renaissance?
-JG: Oui, je n’avais
jamais réfléchi à ça, mais, pour en revenir au Green Day de 1994, quand tu
écoutes ‘Dookie’, pour moi, c’est du pur punk, sonnant comme Buzzcocks :
rapide, parlant des angoisses adolescentes et de la masturbation. Quand j’ai vu
la tête du chanteur, sur MTV, avec son acné, je me suis dit que c’était tout à
fait moi ! Bon, maintenant, si tu regardes 1999 / 2000, tu trouves Blink
182, Sum 41, et je n’aime pas vraiment tout ça. Techniquement parlant, c’est
toujours du punk rock, mais si délayé que je pense que oui, ils pourraient
représenter, si la Nouvelle Renaissance
existait, leur infanterie, leurs soldats, tout comme les groupes d’emo core ou Fall
out Boys, qui deviennent de plus en plus pop et de moins en moins punk : l’un
de leurs membres a épousé Ashley Simpson!
-En passant, quels sont tes groupes favoris ?
-JG: Quand
je faisais
de la musique, mes plus grandes influences furent les groupes du label
Look Out
Records label, Screeching Weasel, The Vindictives, de Chicago, Green
Day,
Rancid, Operation Ivy, et naturellement les Ramones, sans oublier Dead
Milkmen,
de Philadelphie. Plus tard, j’ai été fan des Dead
Kennedys, et je le suis
toujours, mais je n’étais pas trop fou de Black Flag, ils
étaient trop
violents, trop durs pour moi. Nous n’étions pas un groupe
aussi dur, et c’est
pourquoi j’avais du mal à m’identifier à eux.
Je suis un fan absolu des Clash,
‘Sandinista’ est mon album préféré, et
ça m’énerve qu’il soit aussi sous
estimé. Je suis plus sensible à eux qu’aux Sex
Pistols, bien que je les aime
aussi. Aujourd’hui, j’adore les Pixies, ils
m’obsèdent carrément, mais aussi
les Replacements, de Minneapolis, They Might Be Giants, Arcade Fire,
the
Strokes, Wolf parade, The Dresden Dolls, de Boston. Je découvre
tout le temps
de nouveaux albums, j’ai la chance d’avoir une très
bonne médiathèque près de
chez moi.
-Dans ‘Torturez l’artiste!’, tu parles à moment donné du
monde du cinéma, où tu as travaillé en tant que scénariste: as tu été contacté
par l’industrie du film pour un de tes
livres?
-JG: oui, en fait, en ce moment,
j’adapte moi même ‘Torturez
l’artiste!’. Une option a été prise pour un
film, mais j’essaie de ne pas trop
me monter la tête. Néanmoins, il existe une
possibilité pour ce livre de
devenir un jour un film. J’ai fini le premier jet, et il a
été très dur de
comprimer toutes ces pages! J’ai aussi rencontré plusieurs
producteurs,
intéressés par ‘The Anomalies’, même LL
Cool J l’a lu, mais rien ne s’est passé
ensuite. En fait, ce livre était à la base un
scénario, que j’ai ensuite
transformé en roman.
-Que penserais tu de John Waters réalisant ‘The Anomalies’?
-JG: John Waters? Oh, ça pourrait faire un mélange intéressant.
Mon réalisateur préféré est Wes Anderson, qui a fait ‘The Royal Tennenbaum’, et
il pourrait facilement imaginer une telle réunion de désaxés. Dans la première
chronique française que j’ai vue du livre, on le comparait à ‘Little Miss
Sunshine’, parce que tous les personnages sont de vrais dingues, mais je tiens
à dire que ce livre a été écrit huit ans avant le film, et donc, ce sont eux
qui m’ont copié! The Anomalies a été écrit quand j’avais vingt ans, puis je
l’ai vendu, et ‘Torturez l’Artiste’ a suivi trois ans plus tard. Depuis, j’ai
écrit ‘Commonwealth’, sur lequel j’ai travaillé pendant trois ans, et que
j’espère voir un jour traduit en français.
-Peux tu nous en parler un peu?
-JG: Oui, c’est mon grand roman politique: il parle d’un
redneck américain typique, avec une coupe de cheveux ‘à la Mullet’, une grosse
moustache, et qui porte des tongs, des marcels et des shorts en jean. Il adore
les armes et la puissance virile, hait les étrangers et les pédés, c’est l’Américain
trash type. Maintenant que tu te l’imagines bien, si je te dis que ce type,
dont le nom est Blue Jean, est la brebis galeuse de la famille la plus riche du
pays, ça donne ‘Commonwealth’. L’idée est de mettre en roman la lutte des
classes aux Etats-Unis, en forçant ces riches parents à côtoyer ce fils paria,
d’un niveau social bien inférieur. C’est, en gros, l’idée centrale du livre.
-Quels sont tes écrivains favoris?
-JG: Mon auteur préféré est Kurt Vonnegut, qui vient de
l’Indiana, au nord du Kentucky. Je citerais également Charles Bukowski, Robert
Penn Warren, Francis Scott Fitzgerald, qui a passé pas mal de temps, ici, à
Paris et qui, à moment donné, comparait la taille de son pénis avec Ernest
Hemingway dans les toilettes! J’aime beaucoup les auteurs américains de
l’entre deux guerres, Sherwood Anderson, John Steinbeck; ‘Lumière d’Août’ de
Faulkner: on peut y trouver ce personnage se nommant Joe Christmas, ce que j’ai
toujours trouvé très cool !
-Penses tu refaire un jour des disques ou de la scène?
-JG: J’adorerais, oui. Je garde intact mon amour de la
musique. Mais le fait est que ce n’est pas très pratique pour l’instant. Je ne
vois guère de futur là dedans…
-Ce qui, d’une certaine façon, est très punk!
-JG: (chantant un extrait de la version Sex Pistols de ‘God
Save the Queen, puis): je dois te dire que j’ai aussi un boulot, j’enseigne au
Community College, bien que mon but soit de devenir écrivain à plein temps, mais
je n’en suis pas encore tout à fait là! Aujourd’hui, quand je ressens un
élan créatif, il se déverse dans un livre, pas dans la musique.
-‘The Anomalies’ possède lui même une construction très punk,
avec beaucoup de passages très courts et rapides…
-JG: Oui, absolument. Quelque chose que j’adore à propos du
punk rock, c’est que tu as des morceaux qui durent deux minutes, d’autres
simplement une minute et demie, ce qui, pour un
ado ayant des difficultés de concentration, s’est révélé
fort attractif. J’ai essayé de recréer cette expérience dans le livre, où le
lecteur est provoqué, chamboulé presque à chaque page, et obligé constamment de
bouger. Le livre est destiné à être lu rapidement : c’est la version
topographique du punk rock ! Mais ‘Torturez l’artiste !‘ est très
différent, et
‘Commonwealth’ renferme quant à lui 500 pages en anglais, et
800 pages en allemand. Sa structure narrative traditionnelle est véritablement
de l’ordre du mammouth! Je suis très heureux qu’il soit publié.
-‘Commonwealth’ aborde des sujets sociaux et politiques,
mais es tu toi même concerné par le monde politique et crois tu qu’il soit à
même de résoudre les problèmes du monde?
-JG: Oui, je le crois. Je possède une vue résolument
non-punk du fait de gouverner, au lieu d’y répondre par l’anarchie. Je pense
que le gouvernement peut être notre mère, une grande figure maternelle. Ce doit
être le rejeton de travailleurs sociaux qui parle! Je pense qu’une chose super,
en France et en Europe, est que vous ayez des gouvernements plus maternels, car
le nôtre est très paternel. On le voit dans des choses comme la sécurité
sociale et la santé, qui sont bien plus amicaux ici, mais Barack travaille
dessus. Je crois en un grand gouvernement fort, qui est capable de prendre le
peuple dans ses bras, c’est ce que nous dit la Statue de la
Liberté, c’est ce qu’on est supposé avoir, c’est pour
ça que je suis libéral et pourquoi je suis ravi de ce que fait Obama. C’est vrai
que, trop souvent, les politiciens sont corrompus et égoïstes, loin du modèle
qu’ils devraient représenter. Mais je parle en des termes idéalistes !
-Quelqu’un a dit que la principale différence entre un
artiste et un politicien est que l’artiste te ment pour te faire plaisir, alors
que le politique le fait pour des raisons bien plus discutables, sans rien
donner en échange…
-JG: C’est ce que traite ‘Commonwealth’: je pense que la
richesse est une sorte de force de vie, un grand élixir pour les masses, et le
problème, dans notre monde, est que seulement un faible pourcentage de la
population possède cet élixir, cette force. Ce que je voudrais voir advenir est
que les gens s’en emparent et le développent, pour que chacun en ait une petite
part. Jusqu’à ce que cela arrive, les civilisations vont continuer à poursuivre
leur décadence.
Propos recueillis à Paris, le 13 mars 2009.
Un grand merci à Anne-Laure Clément (Héloïse d’Ormesson) et
Marie-Laure Pascaud (10/18)


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